Jardin d'art et d'essais

 

un jardin d'artistes

 

Quarante ans après "Le déjeuner sur l'herbe" où Jean Renoir faisait dire à Paul Meurisse que le monde de demain serait une affaire de spécialistes, on dirait bien que ce monde-là en est à son apogée. Il n'est plus guère de regards qui , sans prétendre à l'omniscience, s'essaie à embrasser la plénitude de ce qui l'environne. Chacun allant avec sa loupe écrase sans vergogne ce qui est le très précieux objet d'études de l'autre.

 

Pour y remédier, un arsenal législatif de plus en plus écrasant empêchera bientôt tout un chacun de mettre un pied devant l'autre. Le monde vivant n'aurait plus aucun droit qui ne lui soit accordé par les services actifs de tel ou tel lobying commercial ou corporatiste. Celui dont nous sommes issus ne serait plus en mesure de trouver le chemin qu'il fit jusqu'à nous depuis tant de millions d'années sans une autorisation écrite...

 

L'oeuvre qu'y fit l'artiste, tant ouvrit par essartages la dense forêt de nos ancêtres qu'à la fin il n'y eut plus un seul arbre.

Il s'agit maintenant d'en planter une autre: l'anti-oeuvre est peut-être bien le seul avenir possible pour l'imaginaire humain. Parce que nous ne voulons pas nous résigner (comme Gilles Clément) à la mort de l'art.

Autour des jardins ne reste de plus en plus qu'un monde minéral, celle qu'on appelait nature est une putain lessivée par ses industriels exploitants. On s'y déplace, le regard vide et la tête sous le pot au lait de Pierrette, dans des cages isolantes climatisées et sonorisées. On la recouvre de béton asphyxiant, sur les murs on placera peut-être des photos de réserves naturelles en écoutant des oiseaux enregistrés, nous ne sommes pas si loin de "Soleil vert".

 

La musique est bien trop topique pour que nous accordions aux marchands le droit de vendre un silence standardisé en forme de caisson sensoriel. Notre accueil trouve de la gratitude à faire marcher les marchands dans la quête de l'instant présent. Ici nous ouvrons grands nos esgourdes aux temps de l'enchantement. L'air est un battement d'ailes chargé de couleurs: l'artiste jardinier tisse ses filets et leurs accorde le temps de se densifier.

 

Le regard charmé du visiteur pourra fêter ses retrouvailles avec une "nature originelle", nous lui crierons de joie que ce parvis des cathédrales vivantes est une création culturelle née du situationisme de ses auteurs: Cette internationale des "voyageurs avec la planète" qui font le tour du monde sur un petit lopin de terre.

 

Nous lui dirons aussi qu'il faut vouloir être un Cyrano de Bergerac, la gougeotte à la main, pour traquer les herbes étouffeuses de beauté en même temps que de manier hardiment le verbe. L'espace social est victime du même laxisme que le terroir "traditionnel" d'aujourd'hui: il n'y en plus que pour le chiendent, les pisse-en-lits et les ronciers qui sont les plus forts à revenir dans le round up ambiant. L'éclosion de la diversité dans notre parlement des plantes est toujours le résultat d'une volonté commune, de la clairvoyance des vigiles et du courage des combattants.

 

Méfiez-vous des contre-sens: ce jardin vous parait sauvage ? Il est très civilisé parce que derrière le sourire des jardiniers, dont on ne voit si souvent que le postérieur, se cache une férocité acharnée à conduire ce petit monde ! La praxis nous apprend que nous nous cultivons nous même en dressant cette nappe fleurie, nous fabriquons de l'artiste et c'est lui que vous viendrez voir sans le savoir. C'est alors que nous passerons à table mais ce sont là des lendemains qui chantent pour un présent très prolétaire: pas de WE, pas de vacances, pas de droits sociaux, 12 heures par jour, pas d'enfants; mais la Terre-Mère elle-même est notre fragile bébé . Pas d'espaces privés (sauf le lit et la cuisine) qui ne soit ouvert au public, les artistes baudelairiens s'offrent volontiers aux sacrifices dionysiaques, nos près carrés sont jetés en pâture au culte des Correspondances: Pas un de nos bâtiments qui ne devienne folie, de la "Ruche du Savoir" à la "Clara camera" en passant par une "Marche d'Approche", celles qui sont "Vues d'Ici" et la "Machine à Remonter le Temps". Ne nous parlez pas de passion, c'est bien trop passif, notre enthousiasme par contre est virulent.

 

Pas un coup de bêche qui ne soit philosophique, les péripéties qui nous amenèrent à cette pratique ("cultivons notre jardin" avait écrit Voltaire) font de chacun de nos visiteurs, à sa manière, un péripatéticien. Tout en tournant comme des atomes autour du pot d'Aristote ce siècle a financé l'industrie de l'exclusion, hors du cadre des écrans et des enceintes de confinement nous sommes tenus à distances (tout est télé): Nous, peuple d'électrons libres, sdf de la matrice, aspirons à la réinsertion ! Planète divorcée cherche habitants ! Au jardin nous creusons pour trouver, dans un terreau plus profond que sur les rochers d'Athènes, la source scellée d'une généreuse intuition, celle qui, le temps d'un éclair, illumine le grand livre muet, le mutus liber.

 

Sans aucun doute, et sans une goutte d'alcool, lorsque l'heure sera venu de quitter notre bateau, vous serez ivres de parfums. Bien des bleuités rimbaldiennes vous auront conduit à songer à la profondeur des eaux calmes de la vieille Europe, à la responsabilité de celle-ci dans l'avenir qu'historiquement et sans légitimité aucune l'occident impose au monde. Cette idée vous tournait déjà autour avant de venir, nous n'aurons pas besoin de longs discours.

 

La globalisation nous en fait trop gober, les excès monopolistiques des capitaux nous convient largement à une économie de troc: nous sommes les indiens qui pratiquons le potlatch sur internet, échanges mondiaux d'individu à individu, Mac Luhan ne démentirait pas. Notre jardin foisonne d'espèces en voie de disparition du monde entier, au diable les régionalismes exacerbés, notre bouquet de vies est résolument métissé. Le voyageur préhistorique ne transportait-il pas déjà des graines accrochées à ses poils ?

Comme des lecteurs avides de saveurs nouvelles, et après avoir beaucoup ri qu'on vous ait pris par le bout nez avant de vous envoyer promener, vous serez surpris d'avoir su trouver le jardin qui germait en vous même, d'être entré le temps de quelques très riches heures dans une bande annonce du film mouvant de la vie.

 

Au tournant des millésimes nous comptons bien qu'ici vous ne trouviez pas dollars mais de l'art, nous serions fiers alors de partager ensemble cette exception culturelle.

Stanislas NOEL, 4 / 12 / 1999

 

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