Jardin d'art & d'essais

Normanville, en pays de Caux, aurait été un haut lieu d'installation des premiers colons Normands, compagnons d'armes de Rollon, débarquant au IXe siècle par le port de Fécamp et remontant la rivière de la Valmont, jusqu'à l'ancienne voie romaine (Grainville / Lillebonne), au faîte des deux vallées (Valmont / Durdent). Le seigneur normand et patron du fief avait le droit de désigner lui-même les 3 curés de ses paroisses, ce dont tous les seigneurs voisins se montraient très jaloux, car honneurs et privilèges y étaient souvent attachés, jusqu'à ce que l'Abbaye de Fécamp au XIIIe siècle, puis l'Archevêché de Rouen au XIVe et suivant, lui conteste ce droit sur la "petite portion" (20 foyers) au lieu dit, depuis, "le Gaquerel", là où se situe l'actuel jardin d'art et d'essais.

Hormis l'orthographe qui put s'écrire Caquerel en référence peut-être à ces "cas de querelles" successifs qui perdura à travers des générations de seigneurs, qui chacun leur tour cherchait à reconquérir leurs droits sur l'Eglise (de nombreux parchemins, conservés aux archives de Rouen, illustrent ces procès ), l'origine étymologique de cette toponymie viendrait de gaskiere XIIe; latin médiéval: gascaria; gallo-romain ganskaria; rad. gaul gansko "branche, charrue", ce radical donnant en français le mot "jachère".

Comment un nom de lieu, fixe par définition, peut-il désigner une pratique dont le caractère essentiel est la rotation des cultures au rythme d'un assolement triennal ? L'explication se lit sur le terrain - les jardiniers questionnent l'histoire en travaillant le sol -, il suffit de considérer la bétoire au fond de "l'impasse mare chapelle" pour comprendre:

La "bétue", en cauchois, est un trou, un "boit tout", ou plus scientifiquement un effondrement karstique du sous-sol crayeux avalant les eaux de pluie et creusée par elles, assurant le drainage du plateau vers la vallée toute proche. Ce passage obligé de l'eau, donné par le relief et le façonnant sous l'action chronique d'une érosion accrue ici par une pluviométrie hors pair, ne permettait pas au agriculteurs d'hier de cultiver cette terre sans risque de perdre leur semence. Rappelons que les rendements étaient très faible jusqu'au XIXe siècle (environ 5 grains pour 1), une fois la dîme prélevée et l'impôt dû au seigneur, il ne restait pas grand chose, pire, sans les fongicides d'aujourd'hui, le grain pouvait être infesté par l'ergot, qui proliférait dans les zones humides. Le "mal des ardents" ou le "feu de Saint Antoine" illustré par certains tableaux célèbres de Jérôme Bosch faisait de terribles ravages au moyen-âge Peut-on trouver là la justification de la confiscation par l'Eglise des terres seigneuriales? D'autant qu'un hôpital (capella de bello quercu) s'édifia un peu plus loin sur le cours de la vallée sèche qui suit la bétoire. Mais il est vrai qu'à cette époque, avec la peste et la lèpre, le programme des réjouissances s'annonçait chargé...

Donc pour l'assainissement, comme on dit aujourd'hui, la "moindre portion", labourable seulement les années de sécheresse, serait restée, la plupart du temps,en gaskiere , à partir du XIVe, pour satisfaire les pâtures des chevaux destinés à tirer tant les charrues que les charrettes pleines de blé, vers le port de Lillebonne, grâce à l'ancestrale voie romaine, toujours en service (D50), encore aujourd'hui. A la différence qu'aujourd'hui, le moteur s'est substitué au cheval, et que les vaches qui pouvaient les remplacer dans les pâturages sont devenues folles... Aussi, l'action conjointe des fongicides et de la politique agricole commune a vite transformé le site: les prairies sont maintenant labourées, les torrents de boue perturbent chaque hiver les habitants en aval, les eaux souterraines sont polluées par le cocktail agricole qui descend direct par la bétoire, seul notre jardin résiste à l'emballement du productivisme, les deux jardiniers y célèbrent, à bout de bras et de reins, au sein de ce qu'il reste de fraicheur de cette ancienne ferme-manoir prospère au XVIII avec l'essor du cheval, l'exubérance d'une nature libérée et réconciliée avec l'imaginaire de l'homme.

Cécile MAITROT

 

La fameuse bétoire en hiver...

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